Un lieu de paix noire

J’ai retrouvé dernièrement ce joli cahier de paix noire.

J’ai eu plaisir à le relire, même si ces bribes d’une vie effrénée sont si fragmentaires. Depuis les enfants, les moments pour écrire sont plus rares et mes journaux ont tous quelques pages d’écriture, sans plus. 

Ici, des morceaux qui font un beau puzzle.

Et pour vrai, qui résument bien l’affaire.

Alors j’ai voulu le transcrire ici, « pour mémoire », que je me suis dit.

Il comprend 3 fragments, trois saisons d’une année d’un nouveau temps. Ce sont des mots d’un lieu intime qui ne pensaient pas être lus mais tout à coup j’ai eu envie du partage. Ce fut toute une année pour les petites mères dont je suis. 

Printemps du confinement

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17 avril 2020

Demain on sera au jour 35 du confinement – 5 semaines complètes, en quasi-solo avec les enfants, dans ce temps paradoxal – long, répétitif, épuisant, mais que j’aimerais voir durer… je suis pas la seule à le dire mais mon sentiment contradictoire ressemble beaucoup à ce que je vivais en congé de maternité : l’épuisement du travail domestique, le sentiment enrageant d’être invisible, inaudible, inconsidérée, seule, et en même temps, tout mon temps pour tomber amoureuse de mes enfants, mieux les connaître, les écouter, les accompagner pour vrai et qu’ils m’accompagnent aussi. Il y a des moments de grâce, et je ne veux pas que ça arrête.

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Je commence ce cahier parce que je sais qu’il me faut un lieu.

Je suis seule.

Il me faut un lieu où me déposer.

Me voir et m’entendre.

Démêler certains trucs. 

Un petit lieu de paix noire. 

Je dis ça parce que le cahier est noir et que cela m’apparaît tout à fait opportun, et pourtant c’est ce qui me retenait de le commencer jusqu’ici.

Plantes opulentes dans un lieu de paix noire. 

                        Je suis fatiguée.

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18 avril

            je prends soin de tout le monde,

            tout le temps.

Qui prend soin de moi ?

mes amies, par messages-textes. 

(dessin de moi en boule)

                                                     Seule, vraiment toute seule.

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*

J’ai écrit ça (la dernière page) puis Matt est entré dans la chambre et m’a proposé de sortir marcher une petite heure seule.

Il a pris soin de moi, juste au bon moment.

C’est le paradoxe de cette solitude maternelle : se sentir si seule, porter leur vie à bout de bras, toute seule – et en même temps, ne jamais avoir accès à la solitude – solitude sereine et bienfaisante. 

j’ai encore envie de pleurer.

j’espère pouvoir écrire ce soir et demain.

L’impression de revivre en accéléré le processus psychique de mon entrée dans la maternité.

Choc – trauma – perte de sensibilité – colère et hurlements – petites ouvertures – amour fiévreux

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Je ne veux pas que ça finisse et je veux que ça finisse, je ne sais pas.

19 avril

Avoir du temps pour écrire dans le soleil matinal de ma chambre.

(dessins de rayons lumineux)

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13 mai

Ça va mieux.

J’ai une nostalgie du début du confinement et j’ignore pourquoi. 

L’intensité, j’étais grisée par l’impression de fin du monde, peut-être.

Ou bien, je pense que j’aimais que les choses (les directives) soient claires. Là tout repose sur nous et ça m’épuise, cette responsabilité sans liberté.

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[Sans date, notes prises en thérapie]

Se remplir de soi pour ne plus être poreuse.

et ça ça prend un espace-temps où on est coupée des stimuli, des souffrances, des besoins et des attentes extérieures. 

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Été des caps et des eaux (dessin du profil d’un cap dans Charlevoix, vue vers l’amont)

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2 août

Ce sont des vacances parfaites

et les petites perfections sont anodines et se trouvent là où ne les attend pas. Par exemple, ce matin parfait où Valier s’est levé seul pour rejoindre les parents, et moi qui ait lu seule dans mon ancienne chambre sous les étoiles ce livre magnifique de Sagamese.

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4 août 2020 – Lac Thor en amoureux

je suis déçue de ne pas avoir tenu de journal de voyage digne de ce nom – je vais le faire tantôt. 

Parce que ce sont des vacances merveilleuses et j’espère savoir me nourrir de ses souvenirs.

Il pleuvote et le soleil est chaud à travers les nuages. Matt est au fond près de la pointe aux achigans en chaloupe, il y a une mère fuligule (petit ou milouan?) avec ses canetons tout jaune près de lui, je les vois aux jumelles.

Il est 9h30 et je n’ai pas prononcé un mot à haute voix depuis ce matin, et personne ne m’a parlé non plus et ce silence – que le bruit des gouttes de pluie minuscules, et le chant des insectes et des oiseaux, et de l’eau du lac qui s’écarte sur mon passage… 

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connaître aujourd’hui cette exception du silence dans ma vie m’émeut beaucoup. 

Je vois Matt revenir lentement vers ici.

Le silence sera rompu, bientôt, et le soleil brille tout près de moi dans le lac percé des gouttes de pluie. 

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6 août

J’ai pleuré devant le feu.

Le rouge des flammes agrandi par les larmes.

Je ne veux pas retourner à cette vie-là.

                        Je ne veux pas. 

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8 août

Les trucs qui sont partout en 

même temps.

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15 novembre 2020

C’est un automne simple et doux. Qui a ralenti la course, l’a calmée.

Je me sens apaisée.

On a apprivoisé cette vie nouvelle et difficile. Et j’ai eu du temps pour me retrouver. 

Parfois l’émotion me prend la gorge parce que je ne sais plus ce que pourrait signifier un retour à la normale. Parce que ce qui nous est demandé est beaucoup et malgré tout on avance, mais on a laissé des choses derrière. Une proximité et une chaleur

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des corps. Une simplicité dans les pensées. Une spontanéité et une confiance. Je le sens comme un manque, et ça me fait peur d’oublier ce que goute l’insouciance. 

Malgré tout c’est un automne doux et simple. 

Je marche au boisé.

Nous sommes sortis en campagne, en forêt. 

Il y a les collections.

Il y a le Qi gong avec mes parents.

J’avance ma thèse.

Je pense.

Rose lit.

Valier a des journées parfaites comme aujourd’hui. Et des airs de mon père. 

On rit avec Matt.

C’est simple et doux et gris aussi, mais un gris doux. 

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1er décembre – deuxième journée avec Rose enrhumée

Ce matin j’ai amené Rose dans ma promenade au boisé. Juste avant d’entrer par le passage près de la coop sur La Fontaine, on s’est arrêtées devant un buisson dont les branches étaient perlées de petites gouttes de pluie. On pouvait les prendre sur le doigt, et elles ne coulaient pas, elles restaient là, en boule, en goutte ronde. Puis on les a bues du bout de la langue, sur nos doigts et sur les branches. 

J’aimerais peindre son sourire émerveillé et ses yeux rieurs, soleils dans la grisaille.

            C’est un bel automne.

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Infatigable bourgeon éclatant

27 mai 2020

Il fait chaud, et il faisait chaud aussi ce jour-là. Notre chambre était moite, remplie d’eau et de souffle chaud, mon lit était une rivière et mon corps était une rivière et tu t’en venais. Je tenais le bras de ton père très fort, si fort que j’ai cru que nos peaux fusionnaient, et tu es arrivé, et je me souviens avoir eu la sensation d’une explosion, un feu d’artifice de vie entrant dans le monde. Et c’est bien ce que tu es, petite explosion d’intensité et de lumière, chaleur printanière prometteuse et exigeante, fête ininterrompue, bourgeon, infatigable bourgeon éclatant, fleur s’ouvrant d’un coup pouf !, tonnerres et tambours et ribambelles de joies rutilantes, rayon flamboyant de ptit bonhomme, camarade soleil, Valier-des-lilas. Bonne fête mon coquin ! Apprendre de toi est la plus merveilleuse des aventures

Un mercredi de tempête

J’ai cette image, d’une grande fenêtre au cadre large, qui donne sur un mur de brique jaune. En fait, le mur, sa brique jaune et ses quelques ouvertures grises emplissent toute la fenêtre, comme un fond, un décor, au-devant duquel, c’est la tempête. De gros flocons s’élancent dans tous les sens, remontent vers le ciel, sont poussés vers l’Est, se garrochent en bas vers la rue, s’envolent et sortent du cadre. Il doit faire froid dehors, moi, j’ai chaud. Je m’accote sur le large bord de la fenêtre, je plonge mes yeux dans la tempête, j’attends. Je t’attends, je donne tout.
Puis, tu arrives, et tu es vive et chaude et je suis incrédule et béate et heureuse, et dehors la tourmente s’est calmée, la neige éclaire la nuit. Et ta naissance inaugure une autre sorte de tempête grandiose, de celles qui déplacent et redessinent tout, qui nécessitent d’apprendre à voler : bourrasques amoureuses et vents éclatants, ouvertures regards, cabrioles dans la neige, rires commencements, et paroles et silences et magies inconnues ; complicités exquises.
Chaque fois que je passe au coin de ces rues où l’hôpital, cette fenêtre et cette vue sont maintenant disparus, la tempête revit devant son mur de brique jaune parfaitement solide et éphémère, et j’entends encore la musique de ta naissance. C’était un mercredi, comme cette année. Un 5 février de bel hiver pour l’arrivée de ta chaleur dans ma vie, petite Rose pétillante qui m’apprend chaque jour à aimer haut. Bon sixième anniversaire, mon ensoleillée !

Mère et féministe. Jamais l’une sans l’autre.

Voici un texte écrit il y a un bout de temps.

Il devait être publié dans un livre, en tout cas, c’est comme ça que je l’avais écrit, pour qu’il soit imprimé et que l’on puisse « toucher » ses mots. La petite histoire en décida autrement, mais en le relisant dernièrement, je trouvais qu’il méritait d’exister malgré tout. Malgré les oublis et les déceptions, malgré que c’est une histoire que j’ai déjà racontée ici, malgré qu’il était destiné à un autre genre de public que vous, mes chèr.e.s ami.e.s, malgré que je me répète peut-être… je nous devais ça, à ce texte et à moi, de rendre publics ces mots-à-toucher.

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Louise Bourgeois, Maman, 1999.

Je suis devenue mère, je suis devenue féministe. Ben, j’étais déjà féministe, mais c’est comme si c’était toujours resté pour moi assez théorique. L’égalité entre les hommes et les femmes représentait une lutte à mener parmi tant d’autres, à côté de celle contre les inégalités économiques ou le racisme systémique, par exemple. Mais en devenant mère, c’est comme si c’était devenu viscéral. C’est venu s’enraciner dans mes tripes, au cœur de mon ventre, là, au plus profond : je suis féministe. Ce ne sera plus jamais une question, ça ne fera plus aucun doute, puisque maintenant ça fait partie de moi. Autant que maintenant, je suis mère, je suis féministe. Jamais l’une sans l’autre.

Ça m’a pris un certain temps à comprendre pourquoi la maternité avait « engendré » mon féminisme, pourquoi celui-ci s’était lentement transformé, partant d’un simple discours plutôt théorique à une sorte de rage, un sentiment profond, corporel, à partir duquel je choisis maintenant de me définir. Comment était apparue en moi cette conviction profonde, cette nécessité féministe ? Pourquoi était-elle arrivée en même temps que mon premier enfant ?

Je pense d’abord qu’avant de devenir mère, j’avais été plutôt épargnée par la pression à performer mon genre, à me comporter « comme une femme ». J’ai eu le privilège de grandir auprès de parents ouvertement féministes, et jamais on ne m’a dit, au cours de mon enfance et de ma vie de jeune adulte, que je devais occuper une certaine place dans la société, ou accomplir certaines tâches à cause de mon genre. Au contraire, j’ai toujours baigné dans des discours d’égalité et de liberté, et les personnes desquelles je me suis entourée avec le temps avaient elles aussi ces convictions à cœur. J’ai souvent pensé qu’en fait, je n’avais pas été élevée comme une fille, mais plutôt comme une personne à qui il appartenait de tracer son propre devenir, de faire ses choix d’identité. C’est une grande chance, mais c’est aussi pourquoi j’ai été renversée quand, du jour au lendemain, étant devenue mère, on a pris pour acquis que je devais remplir un certain rôle, m’acquitter de certaines tâches, et ce, avec le sourire et dans un esprit de totale abnégation.

Parce que j’étais une femme, on s’attendait à ce que je sache comment m’y prendre. On supposait que j’étais guidée par une connaissance innée, naturelle, de ce qu’il fallait faire pour prendre soin d’un enfant. On présumait que la vie domestique me comblait, que les sourires de mon enfant suffisaient à mon épanouissement. Moi-même, complètement perdue face à tous les apprentissages que mon entrée dans la maternité impliquait, je me suis réfugiée dans le rôle de la bonne ménagère, ne sachant vers quel autre modèle me tourner. J’ai commencé à me comporter « comme une femme » (selon la conception patriarcale du comportement féminin), c’est-à-dire à sacrifier mon temps pour les autres (enfants, conjoint), à mettre de côté mes projets professionnels et personnels pour faciliter la vie de famille, à assumer toute la charge mentale, et à souffrir de tout ça en silence (ce cliché-là). Peu à peu, je me suis retrouvée exclue des espaces d’apparition et de discussion, reléguée à des tâches de soin fondamentales, mais pourtant complètement dévalorisées socialement.

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Louise Bourgeois avec Tracey Emin, Looking for the Mother, no. 12 of 16, from the series, Do Not Abandon Me, 2009-2010.

La féministe française Colette Guillaumin observe que dans la société patriarcale, le sexage et l’appropriation des femmes trouvent généralement leur justification dans des discours où l’on postule que c’est la « nature » des femmes qui les met en position de subordination par rapport aux hommes. Ce discours de la Nature prend plusieurs formes. Il affirme par exemple que les femmes sont « naturellement » sensibles, aimantes; qu’elles sont « naturellement » dotées d’une intelligence pratique qui fait qu’elles savent naviguer efficacement les tâches quotidiennes; ou qu’elles s’inquiètent « naturellement » des besoins vitaux de tout un chacun. Dans le contexte de la maternité, le discours de la Nature se manifeste à travers l’idée que les femmes sont dotées d’un instinct maternel (contrairement aux hommes), qui leur indique naturellement quels gestes poser pour prendre soin de leurs enfants. En affirmant que tout cela est naturel chez elles, que cette sensibilité et ces instincts font partie d’elles, le discours de la Nature cherche à faire comprendre aux femmes que leur place est dans la domesticité, et non, par exemple, dans l’espace public.

J’en avais un peu honte, mais quand ma fille est née, j’ai rapidement découvert que je n’avais aucun instinct maternel. Que toute cette idée que la maternité allait me venir « naturellement », c’était de la foutaise. J’allais devoir tout apprendre, pas à pas, tétée après tétée, changement de couche après changement de couche, j’allais devoir tout inventer de ma maternité. À quelque part, je me sentais trahie. Il semble que le discours de la Nature s’était insidieusement faufilé dans ma conscience, assez pour me faire croire que la maternité allait me venir toute seule, que j’allais, tout naturellement, être une bonne mère. Je m’étais attendue à ce que la maternité soit une source d’épanouissement (parce que j’étais une femme), mais pas une source d’aliénation.

C’était pourtant ce qu’elle était pour moi : une aliénation. Je ne me reconnaissais pas dans ma nouvelle vie. Je ne me reconnaissais pas dans mes gestes quotidiens, dans mon attitude servile, mon vague à l’âme, et dans la colère sourde qui grondait dans mon ventre. Éventuellement, c’est devenu une question de survie : je devais refuser cette place que le patriarcat avait choisi pour moi. Il n’était pas question que ma maternité soit synonyme de soumission, d’abnégation, d’aliénation. J’allais être une mère heureuse, quoi qu’il m’en coute, et pour ça, j’allais revendiquer haut et fort mon droit de me définir moi-même, j’allais refuser de me conformer à quelque « nature » que ce soit, bref, je n’allais pas être la femme qu’on attendait que je sois.

Je pense que c’est là, à ce moment, après un parcours plutôt douloureux tracé de doutes, de piétinements et de colère contre une identité féminine et maternelle qu’on m’imposait de l’extérieur, que je suis devenue foncièrement, viscéralement féministe. Et si cela est fondamentalement liée à ma maternité, c’est parce que c’est à travers cette libération, ce grand NON féministe, que je me suis appropriée ma maternité. Je suis devenue mère, en refusant d’agir « comme une femme » et en commençant à agir comme une féministe[1].

Depuis ce moment fondateur de prise de conscience et d’affirmation, mon féminisme a beaucoup évolué. J’ai par exemple fait mien tout le discours sur la valorisation du care, refusant dorénavant de juger de la valeur du travail effectué par une personne selon les critères de réussite individuelle que la société libérale impose. Prendre soin des gens et des choses, se soucier des autres, reconnaître notre vulnérabilité commune et offrir son support aux personnes qui en ont besoin, n’est-ce pas fondamental au bon fonctionnement de toute société ? Les femmes ont historiquement assumé la charge du care, et c’est peut-être la raison pour laquelle celui-ci n’a jamais été reconnu à sa juste valeur. C’est un travail exigeant, important, la plupart du temps invisibilisé, méprisé, puisque relevant de la sphère domestique, du travail routinier, de la répétition. Moi-même, j’ai pendant longtemps dénigré ma job de mère, ridiculisant mes préoccupations et mes activités, cherchant à affirmer ma distance face à ce qui me semblait négligeable, puisque relevant de la sphère privée et de la nécessité.

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Louise Bourgeois, Mother and child, 1970.

À partir du moment où j’ai reconnu moi-même l’importance de tout le travail que j’effectuais à la maison, et que j’ai senti que celui-ci était aussi reconnu par mon chum (qui y goutait aussi) et mes proches, je me suis sentie tellement « empowered ». On n’a pas idée comment sortir de l’invisibilité, être reconnues et valorisées pour le travail que nous accomplissons compte pour l’estime de soi. Ce que nous faisons, les mères et les pères, quand nous prenons soin de nos enfants, c’est exigeant, difficile, et ô combien important. On ne le répétera jamais assez.

Mon féminisme et ma maternité se sont donc ancrés tous les deux dans la revendication de mon droit à me définir moi-même, et aussi dans la reconnaissance de la valeur du travail de care que j’effectue. Mais la manière peut-être la plus fondamentale pour moi d’être à la fois mère et féministe, toutes les deux ensemble, se trouve dans mon sentiment de faire partie d’une immense communauté de femmes, toutes différentes, qui luttent et qui buttent contre les rôles qu’on leur impose, qui colèrent et qui gueulent, qui aiment et qui cherchent, à leur manière.

C’est avec elles que je construis peu à peu les réponses à mes questions, fabriquant tranquillement le récit de mon identité de mère. C’est un bricolage mouvant, instable, qui se transforme sans cesse, et pourtant, cette certitude féministe demeure. Je dois nommer, en même temps que je me nomme, ma solidarité avec toutes les autres femmes. Je dois penser, en même temps que je pense ma maternité, les luttes multiples à mener pour l’émancipation. Ça paraît militant mon affaire, et ça l’est très souvent, mais en même temps, c’est aussi un réconfort, comme un apaisement. J’ai besoin du féminisme pour me donner confiance, pour passer à travers mes journées. J’ai besoin de me penser à partir de cette communauté de femmes qui, fortes de leurs expériences diverses, bataillent elles aussi avec leurs vies, et prennent le temps d’être ensemble pour se trouver, mères et féministes.

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[1] J’utilise ces catégories, « femme », « féministe », mais vous aurez compris je l’espère que je n’adhère pas à l’idée que ce sont des identités fixes. Ce sont plutôt des identités que la société patriarcale cherche à fixer. Quand j’utilise l’expression « agir comme une femme » dans le contexte du discours de la Nature, je veux dire agir en se conformant à la définition, aux comportements et aux attitudes attribués aux femmes par la société patriarcale. Mais il y a une myriade de façons d’agir comme une femme. Et d’agir comme une féministe aussi évidemment (le choix d’une vie de domesticité peut être hautement féministe).

 

 

Soleil calme et brûlant au matin de mai

27 mai 2019

C’est la lumière qui traverse les rideaux de notre chambre en ces petits matins de mai qui me ramène le plus à ce jour-là. Je pense que le rideau était relevé à demi, et cette lumière blanche et opaque, lunaire, s’épandait sur le lit, comme un rappel qu’il existait un extérieur à l’intensité qui habitait cette chambre. Il faisait chaud, mon lit était rivière et moi je n’étais qu’emportement. Je me souviens de mes tremblements (j’étais surprise, « je tremble », je disais), de ce moment où mes genoux étaient submergés dans l’eau répandue par la poussée, de la peau de Mathieu dans ma main – je la sens encore, si ça se peut. Eh puis tu es arrivé, et on t’a surnommé Valier-des-lilas.
3 ans, et tu ressembles au printemps, vif et clair, tes yeux d’un vert jeune, bourgeonnant. 3 ans, et tu nous obstines évidemment que tu en as 4, déterminé que tu es à devenir grand.
Bonne fête mon coquin ! J’aime ça découvrir chaque jour cette douceur et cette intensité qui sont les tiennes, elles s’entremêlent et s’accordent mystérieusement dans tous tes gestes et sourires, et c’est beau et surprenant, et ça force à revoir les habitudes, à réapprendre à lire, à s’inventer… Tu me changes et change mon monde, petit soleil calme et brûlant au matin de mai.

Carouges du printemps

19 mars 2019

Quand j’étais petite (et encore aujourd’hui quand j’ai l’occasion d’être au Cap Tourmente au moment du dégel), on avait la tradition d’aller à la rencontre du printemps en nous rendant à la Réserve écouter le chant des carouges. Souvent, à la simple approche des bâtiments de la Petite Ferme, on les entendait. Ça pétillait, ça gargouillait, c’était tout un brouhaha de wouk la-riiiiii, entremêlés de tchick et d’autres papotages bruyants. On pouvait les voir, hauts-perchés sur les branches les plus hautes des plus hauts arbres, jasant sans relâche. Puis on entrait dans le sentier, se baigner un peu dans le tumulte joyeux, et on les dépassait, et si la neige était assez forte, on poussait un peu plus loin, voir comment le Petit Sault se portait.
Ce matin, au boisé du bout de la rue, il était seul à pépier gaiment, le carouge du printemps. Haut-perché sur la plus haute branche du plus haut arbre, son chant clair et grinçant se répandait jusque sur la rue Adam. Il se mêlait aux ti-iche des étourneaux et aux takata discrets des pics des alentours (et les mélodies du cardinal au loin, tipiou tipiou tipiou), il enterrait les bruits de la ville – bourdonnement du port et tinton des camions. Il était là, et ses cris printaniers déclamés dans le soleil de mon quartier me rappelaient avec juste assez d’emportement que je suis bien ici chez moi.
Wouk la-ri les ami.e.s, le printemps s’en vient xx

5 févriers

5 février 2014, tu atterrissais sur ma poitrine, petite boule de vie fragile et forte, et ton regard curieux allait chavirer mon monde.
Je me souviens de cet étrange sentiment que j’ai ressenti lors de nos premiers instants de contacts « extérieurs », ce sentiment qui ressemblait à un vide, à un rien, ou je dirais peut-être plutôt à une énigme. J’étais là, épuisée et enivrée des 48 dernières heures où j’avais été transportée d’images en images, de contractions en poussées jusqu’à toi, et je ne sentais rien, sauf la fatigue, sauf un genre de vide, une attente. J’attendais que quelque chose arrive, mais rien n’arrivait, et nous étions comme suspendues, toi et moi, dans ce temps du rien du tout qui était comme une énigme (peut-être était-ce celle de la brèche entre attachement et liberté?).
Peu à peu, cette énigme s’est transformée en émerveillement, et c’est cet émerveillement mystérieux, de ceux qui n’apportent pas de réponses, mais qui savent jongler avec la magie des silences évocateurs, qui, depuis ce jour, me « meut », si je peux dire.

Rose, mon ensoleillée, tes 5 ans te vont si bien, et je me réjouis que chaque jour qui arrive tisse et ratisse entre nous l’énigme des attachements libérateurs.
Bonne fête ma coquinette, Février vive la vie!

La tasse de thé oubliée

Depuis lundi les enfants sont malades, d’abord ça a été Valier, maintenant Rose (elle dort dans le salon depuis 2 heures, s’est recouchée seule après avoir avalé son gruau). Je ne sais pas pourquoi je suis surprise, parce qu’à chaque année à cette date depuis 4 ans, c’est otite, pneumonie, streptocoque, name it.
Mais ça m’a surprise comme une débutante, moi qui pensait enfin pouvoir me mettre à ma thèse cette semaine, parce que la semaine passée c’était la rentrée, le début de ma nouvelle job, et tu dois être un peu indulgente avec toi-même, fille, laisse-toi le temps de prendre le rythme, et tu le trouveras, ce temps qui te manque toujours pour écrire ta thèse.
Troisième jour de garde pour moi, j’arrive à travailler un peu pour la job ici et là, à travers les siestes et les Pat’patrouille, mais chaque soir vers 20h30, quand finalement ils dorment ou combattent silencieusement leurs peurs en attendant l’apaisement, alors qu’il serait finalement temps que j’ouvre ce foutu document (« THÈSE », avec une étiquette rouge), je choisis le tricot et ravale ma culpabilité. Comment font ces femmes, celles de mes groupes facebook de mères universitaires, pour travailler ces 9-10h par jour (disent-elles) ? Je ne suis pas de celles-là, semble-t-il, j’économise mes énergies (ou bien j’ai pas assez de passion ?).
Tout ça pour dire que ce matin Rose s’est recouchée et je suis venue dans ma cuisine ensoleillée pour ouvrir mon document (« THÈSE », avec une étiquette rouge), je me suis assise puis relevée, j’ai tourné trois fois sur moi-même, rouvert les notes de lecture d’un livre qui dit ce que je voulais dire dans ma thèse, j’ai fermé tout ça (fini la lecture, il faut ÉCRIRE), j’ai angoissé et je me suis relevée. Aiiiiioooooooooaaaaaaaah.
Et là, j’ai vu sur le four, dans le soleil aveuglant de ma cuisine, une tasse de thé oubliée. Elle était encore fumante, la vapeur virevoltait dans la lumière en volutes joueuses. C’était « notre » tasse, cette tasse-thermos en plastique cheap achetée il y a 6 ans presque 7 dans un dépanneur de la UP (la upper peninsula du Michigan), pendant notre road trip vers Yellowstone. Cette tasse qui goûte encore le voyage, qui éveille le rêve à chaque fois. Matt l’avait oubliée là, le thé noir en train d’infuser. Il avait voulu l’amenée au travail, sûrement, et l’avait préparée en attendant que je revienne de la garderie, Valier déposé là-bas, Rose rendormie dans le salon, moi espérant écrire ma thèse, lui cherchant à souffler dans sa semaine de fou. Et il l’avait oubliée.
J’ai pensé à notre voyage, à la UP qu’on avait tant aimée (l’herbe à puce, le lac supérieur, les routes, nos lancers de moucheur et moucheuse débutant.e.s, eh puis j’ai aussi pensé aux loups qu’on avait vu à Yellowstone), j’ai pensé à nos matins pressés, à notre mois de janvier, j’ai pensé à notre amour du thé, à notre amour tout court, j’ai pensé à mon chum, on se voit si peu ces temps-ci.
Je me suis rassise à la table, la tasse de la UP en main, et en buvant ce thé noir, celui qui lui était destiné, j’ai fermé mon document (« THÈSE », avec une étiquette rouge), et j’ai écrit un poème à mon amoureux.
Ça va comme suit, et vous pouvez rire parce que c’est juste ça oui :
J’ai bu le thé que tu avais laissé
sur le comptoir,
noir et fumant
plein de toi manquant.
J’imagine tes gestes
le préparant,
tes mains, tes yeux et tes épaules
et tes pensées tournées vers ta journée,
celle qui te l’a fait oublié
là,
ce thé que je bois en pensant à toi.

Quand j’étais petite mon père nous écrivait des poèmes comme ça. En fait, il nous en écrit encore.
En envoyant le poème en texto à mon chum, je me suis dit que j’étais bien la fille de mon père, que mes enfants aimeront peut-être la poésie poche de leur mère, que j’écrirai ma thèse, que la lumière de janvier est ma préférée, et qu’il fait bon savoir que je le retrouverai ce soir, Mathieu, dont la présence m’apaise et me donne le goût de la poésie.
xx

(appuie sur « Partager », ferme Facebook, et écrit sa thèse)

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[Publié sur Facebook, le 17 janvier 2019]

Petite musique des héritages. Interrogations sur la transmission (pour mon père, et mon grand-père)

Il y a quelques temps, mon père nous envoyait, à moi et aux membres de ma famille Bernard, un document intitulé « Papa ». Un texte qui parlait de son père, mon Papi, Jean Bernard. Voici ce qu’il disait de son texte : « une série de flashs plus ou moins longs et sans continuité qui racontent ma perception de papa à travers des souvenirs ».

J’ai lu et relu cette suite de fragments, émue aux larmes la plupart du temps, parce que je reconnaissais là mon papi, je revivais certains moments passés avec lui, et je redécouvrais aussi l’homme qu’il avait été.

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J’ai tellement ri, par exemple, en lisant le fragment qui rappelle une des seules blagues que faisait mon grand-père : « De quoi sont les pieds ? Les pieds sont l’objet de la plus grande attention du soldat.C’était une des rares blagues de papa. Papa ne riait pas. Je ne me souviens pas le voir se tordre de rire comme maman, parfois, à la fin du repas. […] ». Haha ! C’est tellement pas drôle comme blague en plus ! C’est vrai que Papi était sérieux (et ma grand-mère si rieuse, lumineuse !). Dans mon regard d’enfant, je comprenais cette blague comme une référence, plutôt magique à mes yeux, à son passé de soldat, et à sa fibre de résistant. Une impression admirative que mes grands-parents avaient fait l’histoire (n’a-t-il pas effectivement participé à « libérer l’Italie » ?).

J’ai aussi appris que mon grand-père, qui était médecin gynécologue et « accoucheur », s’est longtemps emmerdé dans son métier, jusqu’au jour où il rencontra Alexandre Minkowski, qui l’initia à la périnatologie. Il se passionna pour cette approche nouvelle et il fut le premier à l’extérieur de Paris à l’implanter dans son service. « Cette rencontre [avec Minkowski] a changé sa vie, raconte mon père. Ne faisant qu’une garde de nuit par mois, il pouvait se passionner à nouveau pour l’accompagnement des femmes et des nouveaux-nés autour de la naissance. Il retrouva une passion médicale qui l’avait délaissée et, grâce aux rencontres régulières avec Minko, il mit en place un service de gynécologie périnatale d’avant- garde allant jusqu’à être un des premier gynécologue à accoucher sur acupuncture. ». Ah ben là ! Je savais pas ça, moi ! Et moi qui me passionne pour la naissance (et toute sa dé-médicalisation) !

Une autre chose qui m’a énormément émue en lisant le texte, c’est que je ne retrouvais pas seulement mon Papi, mais aussi mon père. C’était lui, transmuté comme par magie en texte. Il était partout, dans l’écriture, les mots, les souvenirs, dans cette manière si sincère et humble de se raconter, de dire sa quête, dans ce regard particulier qui est le sien et que j’aime et admire follement, c’est tout lui, mon papou. J’aimerais que vous le lisiez. Si vous connaissez mon père, vous le reconnaîtriez, et si vous le connaissez pas, vous tomberiez amoureux.se, c’est sûr. (D’ailleurs, on va sûrement en faire un blog ! Stay tuned !). J’étais aussi impressionnée par la qualité de l’écriture, et l’intelligence du projet dans son ensemble… Comment mieux raconter une personne qu’en imitant la mémoire elle-même ? Elle qui est fragmentaire, subjective, relationnelle, attachée à des repères temporels et spatiaux… Mon père a si bien su parler de son père, mais aussi parler de ce qu’est la mémoire, l’amour, les relations, vieillir, vivre…

Eh puis finalement, je dois dire aussi que si j’ai souvent pleuré en lisant son texte parce que je me reconnaissais, à travers tout ça. Cette envie d’écriture, cette nostalgie ténue, cette recherche, elles sont miennes, aussi. Est-ce un hasard de lire dans les mots de mon père des pensées qui m’animent, me portent, me tendent à agir? Est-ce que ce partage est un hasard? Ou bien est-ce plutôt un héritage?

Un héritage, oui. C’est ce que je choisis de croire. J’en fais mon récit. Mon papi, puis mon père, puis moi. Nous partageons quelque chose comme une envie d’ailleurs, de rencontre, comme une recherche, et nos moyens se ressemblent, et nos pensées sont partagées. Je suis comme eux.

C’était en fait un grand émotif et la « nuque raide » était l’attitude physique de repli qui le possédait lorsqu’il se retrouvait dans cet inconfort par rapport à ses idéaux ou une situation de désaccord. Alors, parfois, on riait de lui : « la nuque raide ». Mais rire de lui n’était pas dans ses capacités. Comme moi.

Comme moi aussi, papa.

*

En nous envoyant le texte, mon père formulait aussi une invitation : « J’ai éprouvé en effet le besoin de mettre par écrit ce qui, avec le temps, risque inévitablement de disparaître. […] Je le fais sans prétention et décide de le partager car je me suis dit que si le but est de transmettre un portrait de papa, il sera sûrement plus riche et complet s’il se construit à plusieurs voix. C’est donc une invitation à plonger dans nos souvenirs. »

Ainsi, tout au long de ma lecture, j’ai été habitée par une envie d’écriture. Qu’allais-je ajouter au portrait, qu’allais-je raconter ? Il est devenu rapidement évident que le premier fragment que j’allais écrire allait porter sur un de mes derniers moments passés avec mon papi (et j’allais aussi en écrire un sur la fois où c’était son anniversaire et je m’étais cachée dans une boîte que mes cousin.e.s avaient transportés à bout de bras pour que j’en sorte magistralement en criant « surprise! » et nous avions ensuite entonné le joyeux anniversaire).

Nous étions au Cap Tourmente, lors de la dernière visite de Jean et Lucette au Québec avant leur mort. Je me tenais devant mon lutrin, flûte traversière en main, amorçant tout en lenteur l’Adagio ma non tanto de la Sonate no. 5 en mi mineur pour flûte et piano de J.S. Bach. Cette sonate a une place particulière dans notre histoire, puisque Mamie et moi avions joué ensemble son Andante pour leur cinquantième anniversaire de mariage à elle et Papi, moi à la flûte, elle au piano, et leur ami Sarano au violon. Bref, je me mis à jouer, et Papi m’interrompit. Je n’entendis pas ce qu’il dit, et mon père répéta : « Il dit que ça doit être encore plus lent ». Je repris, plus lentement. « Plus lent encore », avait dit Jean. Je repris, retenant chaque note comme pour qu’elle reste avec moi. Ces directives de Papi étaient si tendres, douces et généreuses, elles cherchaient la musique avec moi. Nous étions ensemble, dans la musique. Je me souviens de son regard, de son expression d’écoute. « Très bien », a-t-il dit quand j’eus terminé le mouvement. J’étais fière. Heureuse.

Des années plus tard, après la mort de Papi, alors que je vivais à Montréal et m’impliquai dans différentes chorales, je chantai le Requiem de Mozart avec le Choeur de l’UQÀM. Mon père me fit alors le plus beau des cadeaux : le livret du Requiem de mon grand-père, celui qu’il avait tenu en main lorsqu’il l’avait chanté, je ne sais trop où, ni quand, il y a longtemps. La partie de la basse avait été surlignée au marqueur jaune. Il l’avait chanté. Encore une fois, il était là. Et alors que je chantai, nous étions ensemble dans la musique.

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La musique, c’est quelque chose que je veux, du plus profond de mon cœur, hériter de mon père, de mon grand-père. Et pourtant, je malmène cet héritage, par faute de temps ou par paresse, ou je ne sais quoi. Quand est-ce que j’ai joué de la flûte la dernière fois ? Je ne pense pas que mes enfants ne m’ont jamais entendu en jouer, en jouer pour vrai (les rares fois où j’ai sorti mon instrument, ils me l’ont rapidement volé des mains pour l’essayer, et j’ai obtempéré, bien sûr). Ça veut dire que ça fait au moins 4 ans et demi que je n’ai pas joué. Fuck ! Je me rappelle de mon grand-père qui m’encourage à jouer avec lenteur, et je me souviens qu’à cette période, je jouais, je jouais souvent. Ça faisait partie de ma vie. J’étais adolescente, et je jouais de la flûte régulièrement.

Comment pourrai-je transmettre l’amour de la musique à mes enfants si moi-même je n’en fais jamais (ou n’en écoute que trop rarement) ? Ça fait que j’ai ressorti ma flûte, et aujourd’hui, en jouant l’adagio ma non tanto, j’ai pleuré, un peu, en pensant à mon papi, et à mes enfants.

Des fois, je me sens comme une immigrante de deuxième génération qui cherche les manières de transmettre à ses enfants un peu de cet héritage culturel qui paraît si lointain. En fait, je suis cette immigrante de deuxième génération (OMG), c’est juste que je ne me suis jamais considérée comme telle. Eh puis c’est quand même la France : le sentiment d’éloignement culturel, même s’il est pourtant bien réel, a toujours été atténué par la langue, l’histoire que l’on prétend commune à certains égards, l’évidence de notre origine partagée (et pourtant). Ce sentiment d’éloignement est amplifié par le caractère bourgeois de cet héritage culturel : il continue de m’être mystérieux et incompréhensible, à la fois apaisant et rébarbatif, peut-être à l’image de ce que mes parents nous en ont transmis à ma soeur et moi, eux qui ont voulu y tourner radicalement le dos, mais qui en ont gardé une certaine curiosité pour les belles choses, un amour de la réflexion et de la discussion, et une incroyable connaissance, entre autres, de la musique.

Les trajectoires et les contextes qui nous meuvent et nous font penser, aimer, goûter, faire certaines choses plutôt que d’autres… J’enseigne tout ça dans mes cours, comme une sociologue, mais c’est si intime en fait.

Comment se transmettent les héritages ? Comment commence-t-on à partager nos passions intimes avec nos enfants ? Comment raconte-t-on les histoires, comment fait-on vivre les disparus ? Comment se fait-il que je partage certains traits et envies de mon père, et de mon grand-père ? Comment ramener la musique dans ma vie, dans notre vie, à mes enfants et moi ? Comment transmettre un peu de moi, de nous ?

Je ne sais pas, mais je continue de chercher. Avec eux auprès de moi.

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Valier, 2 ans

27 mai 2018

Beaucoup en parlent comme d’un âge « terrible », moi je vous avoue que c’est une de mes périodes préférées. Il me semble que c’est le moment où le langage arrive (enfin!) et permet que se déploient les complicités, les amours voraces, les échanges clin-d’oeils, à un niveau de complexité encore jamais rencontré. À 2 ans, j’ai l’impression de rencontrer mon enfant, de sentir notre relation se délier, s’ouvrir, prendre une ampleur immense, galactique (genre).


Ses yeux rieurs, son sourire coquin. Ses onomatopées et ses expressions radieuses, petit soleil ambulant. Ses blagues et ses grands drames, son intensité et ses entêtements, sa douce gêne et ses affections débordantes, mon Valier.
Bonne fête coquinot, je me souviens du feu d’artifice de ton arrivée au monde, dans la lumière blanche de notre chambre, et le bruit des enfants qui jouent dans la ruelle. Comme à chaque année ça sent le lila, et je savoure tout l’été qu’a initié ton arrivée.