5 févriers

5 février 2014, tu atterrissais sur ma poitrine, petite boule de vie fragile et forte, et ton regard curieux allait chavirer mon monde.
Je me souviens de cet étrange sentiment que j’ai ressenti lors de nos premiers instants de contacts « extérieurs », ce sentiment qui ressemblait à un vide, à un rien, ou je dirais peut-être plutôt à une énigme. J’étais là, épuisée et enivrée des 48 dernières heures où j’avais été transportée d’images en images, de contractions en poussées jusqu’à toi, et je ne sentais rien, sauf la fatigue, sauf un genre de vide, une attente. J’attendais que quelque chose arrive, mais rien n’arrivait, et nous étions comme suspendues, toi et moi, dans ce temps du rien du tout qui était comme une énigme (peut-être était-ce celle de la brèche entre attachement et liberté?).
Peu à peu, cette énigme s’est transformée en émerveillement, et c’est cet émerveillement mystérieux, de ceux qui n’apportent pas de réponses, mais qui savent jongler avec la magie des silences évocateurs, qui, depuis ce jour, me « meut », si je peux dire.

Rose, mon ensoleillée, tes 5 ans te vont si bien, et je me réjouis que chaque jour qui arrive tisse et ratisse entre nous l’énigme des attachements libérateurs.
Bonne fête ma coquinette, Février vive la vie!

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La tasse de thé oubliée

Depuis lundi les enfants sont malades, d’abord ça a été Valier, maintenant Rose (elle dort dans le salon depuis 2 heures, s’est recouchée seule après avoir avalé son gruau). Je ne sais pas pourquoi je suis surprise, parce qu’à chaque année à cette date depuis 4 ans, c’est otite, pneumonie, streptocoque, name it.
Mais ça m’a surprise comme une débutante, moi qui pensait enfin pouvoir me mettre à ma thèse cette semaine, parce que la semaine passée c’était la rentrée, le début de ma nouvelle job, et tu dois être un peu indulgente avec toi-même, fille, laisse-toi le temps de prendre le rythme, et tu le trouveras, ce temps qui te manque toujours pour écrire ta thèse.
Troisième jour de garde pour moi, j’arrive à travailler un peu pour la job ici et là, à travers les siestes et les Pat’patrouille, mais chaque soir vers 20h30, quand finalement ils dorment ou combattent silencieusement leurs peurs en attendant l’apaisement, alors qu’il serait finalement temps que j’ouvre ce foutu document (« THÈSE », avec une étiquette rouge), je choisis le tricot et ravale ma culpabilité. Comment font ces femmes, celles de mes groupes facebook de mères universitaires, pour travailler ces 9-10h par jour (disent-elles) ? Je ne suis pas de celles-là, semble-t-il, j’économise mes énergies (ou bien j’ai pas assez de passion ?).
Tout ça pour dire que ce matin Rose s’est recouchée et je suis venue dans ma cuisine ensoleillée pour ouvrir mon document (« THÈSE », avec une étiquette rouge), je me suis assise puis relevée, j’ai tourné trois fois sur moi-même, rouvert les notes de lecture d’un livre qui dit ce que je voulais dire dans ma thèse, j’ai fermé tout ça (fini la lecture, il faut ÉCRIRE), j’ai angoissé et je me suis relevée. Aiiiiioooooooooaaaaaaaah.
Et là, j’ai vu sur le four, dans le soleil aveuglant de ma cuisine, une tasse de thé oubliée. Elle était encore fumante, la vapeur virevoltait dans la lumière en volutes joueuses. C’était « notre » tasse, cette tasse-thermos en plastique cheap achetée il y a 6 ans presque 7 dans un dépanneur de la UP (la upper peninsula du Michigan), pendant notre road trip vers Yellowstone. Cette tasse qui goûte encore le voyage, qui éveille le rêve à chaque fois. Matt l’avait oubliée là, le thé noir en train d’infuser. Il avait voulu l’amenée au travail, sûrement, et l’avait préparée en attendant que je revienne de la garderie, Valier déposé là-bas, Rose rendormie dans le salon, moi espérant écrire ma thèse, lui cherchant à souffler dans sa semaine de fou. Et il l’avait oubliée.
J’ai pensé à notre voyage, à la UP qu’on avait tant aimée (l’herbe à puce, le lac supérieur, les routes, nos lancers de moucheur et moucheuse débutant.e.s, eh puis j’ai aussi pensé aux loups qu’on avait vu à Yellowstone), j’ai pensé à nos matins pressés, à notre mois de janvier, j’ai pensé à notre amour du thé, à notre amour tout court, j’ai pensé à mon chum, on se voit si peu ces temps-ci.
Je me suis rassise à la table, la tasse de la UP en main, et en buvant ce thé noir, celui qui lui était destiné, j’ai fermé mon document (« THÈSE », avec une étiquette rouge), et j’ai écrit un poème à mon amoureux.
Ça va comme suit, et vous pouvez rire parce que c’est juste ça oui :
J’ai bu le thé que tu avais laissé
sur le comptoir,
noir et fumant
plein de toi manquant.
J’imagine tes gestes
le préparant,
tes mains, tes yeux et tes épaules
et tes pensées tournées vers ta journée,
celle qui te l’a fait oublié
là,
ce thé que je bois en pensant à toi.

Quand j’étais petite mon père nous écrivait des poèmes comme ça. En fait, il nous en écrit encore.
En envoyant le poème en texto à mon chum, je me suis dit que j’étais bien la fille de mon père, que mes enfants aimeront peut-être la poésie poche de leur mère, que j’écrirai ma thèse, que la lumière de janvier est ma préférée, et qu’il fait bon savoir que je le retrouverai ce soir, Mathieu, dont la présence m’apaise et me donne le goût de la poésie.
xx

(appuie sur « Partager », ferme Facebook, et écrit sa thèse)

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[Publié sur Facebook, le 17 janvier 2019]

Petite musique des héritages. Interrogations sur la transmission (pour mon père, et mon grand-père)

Il y a quelques temps, mon père nous envoyait, à moi et aux membres de ma famille Bernard, un document intitulé « Papa ». Un texte qui parlait de son père, mon Papi, Jean Bernard. Voici ce qu’il disait de son texte : « une série de flashs plus ou moins longs et sans continuité qui racontent ma perception de papa à travers des souvenirs ».

J’ai lu et relu cette suite de fragments, émue aux larmes la plupart du temps, parce que je reconnaissais là mon papi, je revivais certains moments passés avec lui, et je redécouvrais aussi l’homme qu’il avait été.

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J’ai tellement ri, par exemple, en lisant le fragment qui rappelle une des seules blagues que faisait mon grand-père : « De quoi sont les pieds ? Les pieds sont l’objet de la plus grande attention du soldat.C’était une des rares blagues de papa. Papa ne riait pas. Je ne me souviens pas le voir se tordre de rire comme maman, parfois, à la fin du repas. […] ». Haha ! C’est tellement pas drôle comme blague en plus ! C’est vrai que Papi était sérieux (et ma grand-mère si rieuse, lumineuse !). Dans mon regard d’enfant, je comprenais cette blague comme une référence, plutôt magique à mes yeux, à son passé de soldat, et à sa fibre de résistant. Une impression admirative que mes grands-parents avaient fait l’histoire (n’a-t-il pas effectivement participé à « libérer l’Italie » ?).

J’ai aussi appris que mon grand-père, qui était médecin gynécologue et « accoucheur », s’est longtemps emmerdé dans son métier, jusqu’au jour où il rencontra Alexandre Minkowski, qui l’initia à la périnatologie. Il se passionna pour cette approche nouvelle et il fut le premier à l’extérieur de Paris à l’implanter dans son service. « Cette rencontre [avec Minkowski] a changé sa vie, raconte mon père. Ne faisant qu’une garde de nuit par mois, il pouvait se passionner à nouveau pour l’accompagnement des femmes et des nouveaux-nés autour de la naissance. Il retrouva une passion médicale qui l’avait délaissée et, grâce aux rencontres régulières avec Minko, il mit en place un service de gynécologie périnatale d’avant- garde allant jusqu’à être un des premier gynécologue à accoucher sur acupuncture. ». Ah ben là ! Je savais pas ça, moi ! Et moi qui me passionne pour la naissance (et toute sa dé-médicalisation) !

Une autre chose qui m’a énormément émue en lisant le texte, c’est que je ne retrouvais pas seulement mon Papi, mais aussi mon père. C’était lui, transmuté comme par magie en texte. Il était partout, dans l’écriture, les mots, les souvenirs, dans cette manière si sincère et humble de se raconter, de dire sa quête, dans ce regard particulier qui est le sien et que j’aime et admire follement, c’est tout lui, mon papou. J’aimerais que vous le lisiez. Si vous connaissez mon père, vous le reconnaîtriez, et si vous le connaissez pas, vous tomberiez amoureux.se, c’est sûr. (D’ailleurs, on va sûrement en faire un blog ! Stay tuned !). J’étais aussi impressionnée par la qualité de l’écriture, et l’intelligence du projet dans son ensemble… Comment mieux raconter une personne qu’en imitant la mémoire elle-même ? Elle qui est fragmentaire, subjective, relationnelle, attachée à des repères temporels et spatiaux… Mon père a si bien su parler de son père, mais aussi parler de ce qu’est la mémoire, l’amour, les relations, vieillir, vivre…

Eh puis finalement, je dois dire aussi que si j’ai souvent pleuré en lisant son texte parce que je me reconnaissais, à travers tout ça. Cette envie d’écriture, cette nostalgie ténue, cette recherche, elles sont miennes, aussi. Est-ce un hasard de lire dans les mots de mon père des pensées qui m’animent, me portent, me tendent à agir? Est-ce que ce partage est un hasard? Ou bien est-ce plutôt un héritage?

Un héritage, oui. C’est ce que je choisis de croire. J’en fais mon récit. Mon papi, puis mon père, puis moi. Nous partageons quelque chose comme une envie d’ailleurs, de rencontre, comme une recherche, et nos moyens se ressemblent, et nos pensées sont partagées. Je suis comme eux.

C’était en fait un grand émotif et la « nuque raide » était l’attitude physique de repli qui le possédait lorsqu’il se retrouvait dans cet inconfort par rapport à ses idéaux ou une situation de désaccord. Alors, parfois, on riait de lui : « la nuque raide ». Mais rire de lui n’était pas dans ses capacités. Comme moi.

Comme moi aussi, papa.

*

En nous envoyant le texte, mon père formulait aussi une invitation : « J’ai éprouvé en effet le besoin de mettre par écrit ce qui, avec le temps, risque inévitablement de disparaître. […] Je le fais sans prétention et décide de le partager car je me suis dit que si le but est de transmettre un portrait de papa, il sera sûrement plus riche et complet s’il se construit à plusieurs voix. C’est donc une invitation à plonger dans nos souvenirs. »

Ainsi, tout au long de ma lecture, j’ai été habitée par une envie d’écriture. Qu’allais-je ajouter au portrait, qu’allais-je raconter ? Il est devenu rapidement évident que le premier fragment que j’allais écrire allait porter sur un de mes derniers moments passés avec mon papi (et j’allais aussi en écrire un sur la fois où c’était son anniversaire et je m’étais cachée dans une boîte que mes cousin.e.s avaient transportés à bout de bras pour que j’en sorte magistralement en criant « surprise! » et nous avions ensuite entonné le joyeux anniversaire).

Nous étions au Cap Tourmente, lors de la dernière visite de Jean et Lucette au Québec avant leur mort. Je me tenais devant mon lutrin, flûte traversière en main, amorçant tout en lenteur l’Adagio ma non tanto de la Sonate no. 5 en mi mineur pour flûte et piano de J.S. Bach. Cette sonate a une place particulière dans notre histoire, puisque Mamie et moi avions joué ensemble son Andante pour leur cinquantième anniversaire de mariage à elle et Papi, moi à la flûte, elle au piano, et leur ami Sarano au violon. Bref, je me mis à jouer, et Papi m’interrompit. Je n’entendis pas ce qu’il dit, et mon père répéta : « Il dit que ça doit être encore plus lent ». Je repris, plus lentement. « Plus lent encore », avait dit Jean. Je repris, retenant chaque note comme pour qu’elle reste avec moi. Ces directives de Papi étaient si tendres, douces et généreuses, elles cherchaient la musique avec moi. Nous étions ensemble, dans la musique. Je me souviens de son regard, de son expression d’écoute. « Très bien », a-t-il dit quand j’eus terminé le mouvement. J’étais fière. Heureuse.

Des années plus tard, après la mort de Papi, alors que je vivais à Montréal et m’impliquai dans différentes chorales, je chantai le Requiem de Mozart avec le Choeur de l’UQÀM. Mon père me fit alors le plus beau des cadeaux : le livret du Requiem de mon grand-père, celui qu’il avait tenu en main lorsqu’il l’avait chanté, je ne sais trop où, ni quand, il y a longtemps. La partie de la basse avait été surlignée au marqueur jaune. Il l’avait chanté. Encore une fois, il était là. Et alors que je chantai, nous étions ensemble dans la musique.

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La musique, c’est quelque chose que je veux, du plus profond de mon cœur, hériter de mon père, de mon grand-père. Et pourtant, je malmène cet héritage, par faute de temps ou par paresse, ou je ne sais quoi. Quand est-ce que j’ai joué de la flûte la dernière fois ? Je ne pense pas que mes enfants ne m’ont jamais entendu en jouer, en jouer pour vrai (les rares fois où j’ai sorti mon instrument, ils me l’ont rapidement volé des mains pour l’essayer, et j’ai obtempéré, bien sûr). Ça veut dire que ça fait au moins 4 ans et demi que je n’ai pas joué. Fuck ! Je me rappelle de mon grand-père qui m’encourage à jouer avec lenteur, et je me souviens qu’à cette période, je jouais, je jouais souvent. Ça faisait partie de ma vie. J’étais adolescente, et je jouais de la flûte régulièrement.

Comment pourrai-je transmettre l’amour de la musique à mes enfants si moi-même je n’en fais jamais (ou n’en écoute que trop rarement) ? Ça fait que j’ai ressorti ma flûte, et aujourd’hui, en jouant l’adagio ma non tanto, j’ai pleuré, un peu, en pensant à mon papi, et à mes enfants.

Des fois, je me sens comme une immigrante de deuxième génération qui cherche les manières de transmettre à ses enfants un peu de cet héritage culturel qui paraît si lointain. En fait, je suis cette immigrante de deuxième génération (OMG), c’est juste que je ne me suis jamais considérée comme telle. Eh puis c’est quand même la France : le sentiment d’éloignement culturel, même s’il est pourtant bien réel, a toujours été atténué par la langue, l’histoire que l’on prétend commune à certains égards, l’évidence de notre origine partagée (et pourtant). Ce sentiment d’éloignement est amplifié par le caractère bourgeois de cet héritage culturel : il continue de m’être mystérieux et incompréhensible, à la fois apaisant et rébarbatif, peut-être à l’image de ce que mes parents nous en ont transmis à ma soeur et moi, eux qui ont voulu y tourner radicalement le dos, mais qui en ont gardé une certaine curiosité pour les belles choses, un amour de la réflexion et de la discussion, et une incroyable connaissance, entre autres, de la musique.

Les trajectoires et les contextes qui nous meuvent et nous font penser, aimer, goûter, faire certaines choses plutôt que d’autres… J’enseigne tout ça dans mes cours, comme une sociologue, mais c’est si intime en fait.

Comment se transmettent les héritages ? Comment commence-t-on à partager nos passions intimes avec nos enfants ? Comment raconte-t-on les histoires, comment fait-on vivre les disparus ? Comment se fait-il que je partage certains traits et envies de mon père, et de mon grand-père ? Comment ramener la musique dans ma vie, dans notre vie, à mes enfants et moi ? Comment transmettre un peu de moi, de nous ?

Je ne sais pas, mais je continue de chercher. Avec eux auprès de moi.

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Valier, 2 ans

27 mai 2018

Beaucoup en parlent comme d’un âge « terrible », moi je vous avoue que c’est une de mes périodes préférées. Il me semble que c’est le moment où le langage arrive (enfin!) et permet que se déploient les complicités, les amours voraces, les échanges clin-d’oeils, à un niveau de complexité encore jamais rencontré. À 2 ans, j’ai l’impression de rencontrer mon enfant, de sentir notre relation se délier, s’ouvrir, prendre une ampleur immense, galactique (genre).


Ses yeux rieurs, son sourire coquin. Ses onomatopées et ses expressions radieuses, petit soleil ambulant. Ses blagues et ses grands drames, son intensité et ses entêtements, sa douce gêne et ses affections débordantes, mon Valier.
Bonne fête coquinot, je me souviens du feu d’artifice de ton arrivée au monde, dans la lumière blanche de notre chambre, et le bruit des enfants qui jouent dans la ruelle. Comme à chaque année ça sent le lila, et je savoure tout l’été qu’a initié ton arrivée.

Les 4 ans de Rose

5 février 2018

4 ans, et ça donne le vertige. Tzé, tu te retournes et ça fait 4 ans. Comme si le temps s’était transformé en un grand élastique, qui, au début, s’était étiré, allongé, piétinant sur les premières découvertes, puis s’était soudainement distendu pour se recroqueviller sur lui-même et devenir tout petit, dans le sens de rapide, fugitif, un souffle et puis hop! 4 ans.
L’amour, lui, suit le mouvement inverse. Au départ, une petite boule d’énergie repliée sur elle-même, qui se concentre, mijote, volcanise jusqu’à ce qu’un moment : pow! ça explose, et ça s’étend, et on en a de partout, ça nous envahi d’abord et on ne sait quoi en faire, et puis on se fond dans son mouvement, on apprend à en suivre les courbes et les détours, à mesurer son intarissable expansion, à goûter sa soif d’être et de se donner.
Si vous la voyiez, Rose, 4 ans, pétiller dans ses robes qui tournent. Si vous entendiez son rire, petits gloussements accroche-cœurs qui résonnent lumière dans l’hiver. Eh puis la profondeur de ses regards.

Bonne fête ma Rose, tout ce que tu m’apprends. xo

Accouchement et bio-pouvoir : What the Foucault ?

Peut-être vous souvenez-vous quand, il y a quelques années, j’ai publié sur facebook une liste de ce que je comptais faire pendant mon congé de maternité (que j’avais rédigée, évidemment, avant de comprendre que le congé de maternité est tout sauf un congé). J’étais tombée sur cette liste dans mon agenda, et je m’étais esclaffée de découvrir à quel point je n’aurais jamais pu imaginer ce qu’était la maternité avant de devenir mère.

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Tout ça pour dire que sur cette liste, il y avait : lire Foucault.

Eh bien, 3 ans et demi plus tard, je peux dire que ce n’est toujours pas fait.

Foucault fait partie de ces auteurs dont je parle même si je ne les ai pas lus. Et ça m’enrage au plus haut point. Ça m’enrage de ne jamais décider de finalement prendre le temps de le lire. Pour vrai, quand est-ce que, dans la vie, on a le temps de lire Foucault, si ce n’est que lorsque l’on prend un cours sur Foucault pendant nos études ?

Ça fait que je m’en vais vous parler de Foucault, sans l’avoir lu. Bon, évidemment, je l’ai lu un peu, quelques textes ici et là, et surtout, j’ai lu sur Foucault, mais ça se peut que je dise n’importe quoi, feck s’il-vous-plaît, si c’est le cas, dites-le moi. J’ai vraiment ri parce que pendant que j’étais en train de rédiger ce texte, un ami fb a partagé cette photo de Postmodern Philosophy Memes :

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Feck voilà, j’ajoute ma voix à ce pot postmoderne aujourd’hui. Hahaha !

Ma réflexion est partie d’une discussion sur le sens de l’accouchement dans la définition de nos identités de mère, et plus généralement, sur les pratiques et discours entourant l’accouchement. Vous savez peut-être que la nouvelle tendance, dans les discours médicaux ou « de la santé », est de valoriser de plus en plus l’accouchement physiologique. Personnellement, je m’en réjouis, principalement parce que je trouve que ça peut être une source d’empowerment pour les femmes, de s’approprier ce moment très intime puisque très corporel (et parfois, pour certaines, symbolique et spirituel), plutôt que de laisser la technologie médicale s’en occuper. Mais voilà, en bonne sociologue de salon, je me demande : d’où vient cette tendance à valoriser l’accouchement physiologique ? Pourquoi certaines femmes se sentent-elles « empowerées » par leur accouchement ? Et au contraire, pourquoi certaines femmes vivent-elles leur accouchement sous péridurale ou césarienne comme un « échec » ? Quel sens donné à la notion de « libre-choix » des femmes par rapport aux pratiques de l’accouchement ?

Discussion délicate, s’il en est. Surtout parce que l’accouchement, et les croyances, les valeurs qui encadrent nos choix par rapport à celui-ci sont si intimes, personnelles, et parce que chaque expérience est différente. Est forte à sa manière. Donner la vie, c’est absolument bouleversant. Ou pas. Ça dépend de chacune.

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Angela Gallo, La mère de Grace, birthphotographer.com

J’observe beaucoup de femmes autour de moi qui ont ressenti ou ressentent une pression à « aimer » leur accouchement, à le vivre comme un moment d’épanouissement maternel, comme un moment d’accomplissement, qui devrait définir leur identité de mère. Je ne pense pas que cette pression existe dans tous les milieux, je crois qu’elle est plus présente dans les milieux qui promeuvent les « nouvelles approches de la naissance » et le maternage proximal, mais elle n’en est pas pour moins réelle. Et il me semble qu’elle prend de l’ampleur, notamment à travers l’institutionnalisation de ces « nouvelles approches » dans le système médical.

La question que je me pose, c’est pourquoi ce changement de paradigme, pourquoi cette nouvelle direction dans les discours et les pratiques de l’accouchement ? Bien sûr, on me répondra que ce sont les avancées de la science : les recherches démontrent en effet les effets positifs de l’accouchement physiologique sur la mère, le bébé, les parents, la famille (à un niveau « micro »), mais aussi, à un niveau « macro », sur le système de santé (meilleure répartition du travail), et l’économie de ce système (l’accouchement physiologique coute moins cher, etc). On me dira aussi que la science justifie aussi de plus en plus les pratiques de parentage proximal (notamment toute la psychologie de l’attachement, qui est fascinante).

OK, mais ces discours scientifiques me semblent participer eux-mêmes d’un nouveau « régime de vérité » (c’est ici que Foucault fait son entrée pas subtile pantoute), un espèce d’ensemble d’assertions et de connaissances qui prescrivent aux « sujets humains » que nous sommes des manières de se réfléchir, de construire leurs identités, de se comporter, de se définir. Et là, si je veux vraiment faire du Foucault, faudrait se demander à quel régime de pouvoir correspond ce nouveau régime de vérité.

Moi ce qui me fascine, c’est l’impact qu’ont tous ces nouveaux discours sur les corps. Dans les premiers mois de vie de Valier, j’avais eu une discussion avec ma belle-mère qui n’en revenait pas à quel point on ne le déposait jamais, à quel point on ne le laissait jamais pleurer (il était si mini !). Évidemment ça clashait avec les approches de son époque, mais elle trouvait aussi qu’on devait être épuisés. Et on l’était, c’est vrai. Je me disais que j’aurais pu faire une liste de tous les endroits de mon corps qui étaient touchés par mes choix de maternage proximal : la trace « musculaire » de mon porte-bébé dans mon dos, mes bras, musclés comme jamais, toutes les marques et blessures diverses sur mes seins, ma manière même de toucher, de manipuler mes seins, ma posture, recourbée vers mon cœur, teintée de plus en plus de ce soin constant donné à mon bébé. Mes choix, ma manière de penser ma maternité, le soin de mon enfant, etc., avait un impact radical sur mon corps.

Et là je reviens à Foucault et à ma sociologie de salon : et si ces nouveaux discours, qui mettent de la pression sur le corps des femmes pour accoucher de manière physiologique, allaiter, porter, être constamment dans le soin, représentaient une forme de « bio-pouvoir » qui vise à discipliner les corps ? Je m’explique : en affirmant les bienfaits de ces approches de la maternité, qui ont un grand impact sur les corps des femmes, et en les justifiant scientifiquement, on construit un nouveau sens commun de ce qui est « vrai » et « faux », ce qui est « juste » ou « sensé » par rapport à la maternité, et l’impact de tout ça, c’est que les femmes choisissent maintenant consciemment, volontairement, intimement, de soumettre leurs corps à ces injonctions à s’épanouir dans la douleur, dans l’effort, à porter la charge du soin sur leurs épaules (littéralement), et ce, souvent dans la solitude ou avec très peu d’accompagnement réel (malgré toutes les ressources existantes).

Je ne dis pas que c’est « mal » de faire ces choix, et surtout, je ne dis pas que le paradigme de l’accouchement médicalisé était mieux (qui utilise d’autres moyens technologiques pour discipliner les corps), je me demande juste : qui est-ce que cela « sert » que je discipline moi-même mon corps ? C’est sûr que pendant que je suis dans cet effort constant, pendant que je me dédie complètement à ma maternité, je ne suis pas en train de militer socialement, de mettre des vis dans les engrenages du système capitaliste, ou de m’organiser collectivement contre les injustices.

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C’est vrai que les choix de parentage proximal, et entre autres de l’accouchement physiologique, peuvent aussi être vécus comme des résistances face aux diktats capitalistes. Le slow parenting, le refus de l’efficacité, de la contrainte, le refus des rôles sexistes, la sororité dans l’échange, et, comme disait une amie (allo Geneviève !), la bienveillance, sont des façons d’inventer des nouvelles manières d’être, des nouvelles socialités, des manières de résister.

Malgré tout, pour moi, ces choix de maternage ont transformé mon identité de militante. En fin de semaine, j’ai ENCORE raté une manif, occupée que j’étais à prendre soin de ma famille. C’est correct, j’ai passé de très bons moments, mais quand est-ce que je peux trouver le temps et surtout, l’énergie, pour le « collectif » dans ma vie de mère, si je continue à choisir de soumettre mon corps à cet effort, à ce labeur constant ?

Labourés, les corps.

M’ennuie du collectif.

xx

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ps- merci à Véronique, Geneviève, Caroline, Julie, Johanne et les autres TPLMoms pour toute la discussion xx

 

Trois livres, quelques larmes, et une mère et une fille qui grandissent ensemble

Je voulais écrire, depuis quelques temps déjà, un truc sur Dans la forêt, de Jean Hegland, un roman que j’ai dévoré fougueusement au début de l’automne, qui m’a bouleversée, habitée. Eh puis j’ai lu Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie, je l’ai dévoré lui aussi, comme rencontré une amie qui restera. Et me voilà ne plus être capable d’arrêter de lire, avoir besoin de continuer à dévorer, et je dévore ce prochain livre déjà commencé, Le Monde est à toi.

*

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C’est surprenant, mais en congé de maternité, j’étais incapable de lire. Ça m’a fait ça les deux fois. Ça a été les deux années de ma vie d’adulte où j’ai le moins lu.

Je commençais un livre, je lisais quelques pages, puis m’endormais. Je n’arrivais pas à tenir un livre en allaitant. Je ne pouvais lire au lit, notre bébé dormant dans la chambre avec nous. Je lisais au bain par temps froid, quelques pages tout au plus. Quand je reprenais le livre quelques jours plus tard, je ne me souvenais déjà plus du nom des personnages, du lieu de l’intrigue, du moment de l’action. J’essayais de recommencer du début, puis je me souvenais, de quelques trucs mais pas tout, puis je me décourageais de cette confusion, de cette répétition. Je développais une frustration contre le livre, puis finissais toujours par l’abandonner. Ma moyenne de nombre de pages lues au moment de l’abandon : 80.

Depuis que j’ai repris le travail, je dévore. C’est étrange, comment quand on reprend le travail, on a plus de temps même si objectivement on a moins de temps. Je ne sais pas quelle est cette magie ? Peut-être est-ce simplement que j’ai maintenant prise sur mon temps, je me sais maître de lui, alors je l’arrange, je m’arrange pour le trouver, me l’accorder. C’est un autre minding, comme si je me sens pouvoir occuper mon territoire, alors qu’avant, je me savais dédiée à temps plein à quelqu’un d’autre. J’existe à nouveau en tant que personne, comme « publiquement », et donc, face à moi-même aussi. C’est un peu terrible de dire ça, mais c’est comme ça que je le sens, sans amertume. Simplement : je n’étais pas tout à fait « à moi » pendant cette année de congé parental, et là, je me réapproprie ma vie en m’exposant aux autres/dans le monde, en m’exposant à moi dans le regard du monde. Il faut dire aussi que mon bébé grandit, il dort dans sa chambre, il est heureux à la garderie, je prends confiance, il parlera bientôt… Ah comme j’aime quand les enfants grandissent ! (pour tout dire, la phase « bébé », je m’en passerais bien)

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Quelle chance a-t-on, dans la vie, de tomber sur trois livres de suite qui nous chavirent, nous emportent, nous font rire et pleurer ?

J’ai pleuré, dans Dans la forêt, au moment où Nell revient retrouver sa sœur qu’elle avait laissée seule dans leur maison pour partir avec son amoureux. J’ai pleuré ailleurs aussi mais je ne voudrais pas spoiler le livre, qu’il faut lire, vraiment. La finesse de la description des vécus. La capacité inouïe à traduire en mots le côté charnel de l’expérience de vivre. La découverte de soi en même temps que la découverte du monde, que la rencontre avec la nature. La relation entre les sœurs, la relation entre les sœurs.

J’ai pleuré, dans Americanah, quand Obama est élu et que Dike texte sa cousine pour lui dire « Je n’arrive pas à y croire. Mon président est noir comme moi ». La sensibilité aux relations et aux rencontres, la description de la banalité de nos vies, toutes différentes toutes importants ; le récit de la transformation, du choc culturel, de la découverte et de l’adoption des mœurs ; la finesse du regard sur les relations, les privilèges, la distance dans l’écriture de soi, la raison des amours, l’imprévisibilité des parcours, l’attente ; l’intelligence de ce portrait… Et elle, Ifemelu, amie pour la vie maintenant.

J’ai pleuré, après quelques pages seulement de Le Monde est à toi.

Je cherchais quoi lire, comme en deuil d’Americanah, et je ne trouvai pas à la librairie aujourd’hui l’autre roman d’Adichie que j’espérais. Je tombai sur Le Monde est à toi, de Martine Delvaux, sorti il y a quelques jours/semaines, qui parle de maternité féministe, de transmission féministe, qui parle d’amour d’une mère à une fille. Je pleurai, après quelques pages, quand je tombai sur ça :

Ce n’est pas parce que je t’ai mise au monde que tu m’appartiens. Tu n’as jamais été à moi. Entre l’alien qui faisait bouger la peau de mon ventre et celle que tu es aujourd’hui, c’est la même étrangeté magnifique. Tu es ma fille, mais je ne sais pas tout à fait qui tu es. Chaque fois que mon regard se dépose sur toi, je te découvre à nouveau. Je te reconnais, comme quand on croise quelqu’un qu’on n’a pas vu depuis longtemps, avec un léger étonnement. La distance de l’émerveillement.

C’est là, aussi, que ça commence, à chaque instant.

J’étais dans le metro, j’essuyai mes larmes, puis pleurai encore un peu, dans le silence assourdissant du vrombissement du train.

Tout est là, beaucoup est là. Tu sais quand tu as l’impression de te découvrir racontée par une autre ? et alors ton cœur explose un peu d’une joie trop grande pour toi, tu te nourris de cette certitude nouvelle et tenace que tu n’es pas seule, que tu n’as plus à être seule, que ton expérience est celle d’une autre, de plein d’autres ; tu n’es plus seule toutes ces femmes sont là.

Ces mots de Martine Delvaux décrivent tout à fait mon expérience. Je me reconnais, là. Ces mots d’une mère qui aime sa fille et qui aime écrire et qui écrit à sa fille que le monde est à elle.

Tu es ma fille, mais je ne sais pas tout à fait qui tu es.  / Je te reconnais, comme quand on croise quelqu’un qu’on n’a pas vu depuis longtemps, avec un léger étonnement.

J’ai toujours senti ça avec toi, Rose. Cette distance-amour-là.

Au début, avec douleur, je crois. Je pense que j’aurais aimé qu’on s’appartienne. Pas tant que tu m’appartiennes, mais que je t’appartienne, du moins. Que je sois ta mère, à toi. Et la distance qui s’instaura dès le départ (tu es en moi mais tu n’es pas moi / tu sors de moi et tu es là, au monde, et je ne sais pas qui tu es), cette distance-là qui permet un commencement, cette distance-là de la rencontre, espace de l’amour naissant, elle me faisait une peur bleue. Le risque de la non-rencontre. Le risque de la non-entente. La distance comme un trou, une béance, un canyon, un vide.

J’ai eu peur que distance veuille dire être distante. Je voulais me laisser aller dans mes effusions d’amour, et pourtant j’avais l’impression que tu avais ta bulle. J’avais la certitude de ce « tu ne m’appartiens pas, tu n’es et ne sera jamais à moi » et je ne savais pas comment vivre ça. Je ne savais pas si je te lisais bien. J’essayais, de bien te lire. De te répondre, en te laissant une place, en gardant ma place. Je prenais soin de toi. (Ça je le sais, maintenant : je prenais vraiment bien soin de toi.)

Je me gavais de tes roucoulements (je me souviens de ce matin, la lumière printanière dans notre chambre de cet appartement de la rue Sicard, tu roucoulais dans ton berceau. Tu me regardais, tu me souriais, tu roucoulais, petite coquine. Tu devais avoir 2-3 mois et je te voyais déjà devenir grande). Je ne savais pas comment aimer notre distance, comment me ravir de cet étonnement : tu es ma fille, toi ? Le mélange d’une reconnaissance et d’une étrangeté.

Puis, peu à peu, j’ai appris. La distance de l’émerveillement.

Aujourd’hui quand tu te mets à danser et à virevolter, quand tu me « raconte ta journée » ou que tu me somme de jouer à la maman et au bébé (« toi tu es la maman et moi je suis le bébé et Valier c’est le petit frère ». Original much), chaque fois que mon regard se dépose sur toi, je te découvre à nouveau, avec le même étonnement, avec cette réjouissance d’une rencontre comme éternellement nouvelle, qui gagne chaque jour en profondeur, et qui sait maintenant profiter amoureusement de sa distance, goûter ses espaces, ses pauses, cet interstice-là.

C’est drôle, alors que j’avais l’impression de commencer à apprivoiser cette distance entre nous, à commencer à l’aimer pour ce qu’elle est : émerveillement, amour, échange de regards complices, terreau de nos paroles et de nos écoutes, possibles de nos promesses silencieuses, pont à découvert ; j’ai eu l’impression que tu t’es rapprochée. Tu es devenue colleuse. Ou peut-être moi ? Comme un coup de gueule à mes peurs, un coup de force à ma confiance, un pied de nez aux directions que je pestais être tracées d’avance. Tout change. Je changerai, tu changeras. Et dans la distance nous nous regarderons changer encore.

Alors que je lis cette mère qui aime sa fille et qui aime écrire et qui écrit à sa fille que le monde est à elle, je me dis :

Qu’il est doux, de m’émerveiller à te regarder grandir.

Qu’il est doux, cet étonnement merveilleux.

S’aimer sans s’appartenir. S’aimer puisque l’on ne s’appartient pas.

Tu es ma fille, mais je ne sais pas tout à fait qui tu es.

Tu es toi et je ne serai jamais trop loin pour t’accompagner à devenir qui tu es.

xx

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